Red over Black – Carolyn Carlson

Grincements. Dans un soupir la muse s’exécute,

Traits hachés, début de la triade :

Calligraphie sonore, peinture, prestation imagin-ère

ALONE

Tintement déraisonné de la corde contre l’arpège. Sortie d’un halo, c’est elle: l’esquisse…

L’une des trois grâces ne se pavane pas mais lie et délie. Les mouvements suivent un tracé équivoque, femme-peintre au tablier-toile. Elle nous rappelle que les contours ne sont pas flous

Dream n°1 :

Racines souterraines, un verger…

Femme-de-terre, l’ocre est la seule couleur visible à nos yeux…

Par sa table-sérail, l’éclosion de nos rêves se fond à travers sa main… tel un guide abstrait

Agencement, fougue de nos sens intérieurs. Elle fait filer les heures… Râle sombre de l’instrument…

Croisée de mains, croisée d’artistes. Main gantée, impermanente – fait face à la danse. Face à ce rivage le choix est inégal, la tenue austère ne laisse pas de résistance,

Les d(i)eux s’entravent. Du fond des temps jaillit une œuvre, remise – en mains propres

Dans une effusion de nuances, mains contre mains, au delà la dame gagne du terrain

Bulles concentrées, figures multiples, pinceaux acérés

– Retentissement –

Black est le maître mot

Interlude, opacité du spectre. Une convention se noue entre la danseuse et lui. Retour sur soi, introspection : œuvre par-achevée. Silence du cœur et déchirement. Nouvelle moulure à l’abri des ombres. Transfiguration. Éloquence du geste, optique qui se diffuse

Résidus visuels lacérés – coûte que coûte, arrêt

Monde hypnotique, à touches rouges. Rites, à-coups musicaux.

Concept, fusion. La toile nous ralentit, le pinceau s’agace. Paysage onirique toujours pregnant

Sur le toit de l’écriture automatisée, la grâce s’éternise…

Tempo – le peintre s’exprime. Réflexion créatrice, intermède é-toilé. Momentum mécanique

Esquisse d’un autre rêve, place à l’imagination latente. Les idées se superposent, concept d’éternité

Encre qui fuit de notre chair, fin du tracé – ombres à jamais renouvelées

Le noir se mêle au rouge – marche rempart. Refuge illusoire, progression de la toile sans fond

Gong lascif, oscillement de l’esprit. Mesure fixée à travers nos mémoires. Silhouette figée dans le papier.

Dialogue avec Rothko, Carolyn Carlson, Grand Théâtre de Calais, 11 avril 2014

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Train-train quotidien

Waiting for the train par Daniel Echeverri

Monotone, ma vie est monotone, comme les arbres qui défilent au travers des fenêtres de ce train. Kilomètre après kilomètre, le paysage reste invariable.

C’est la même perception : celle des forêts qui jouxtent les maisons.

Il n’y a que les voyageurs qui changent – à peine. De clichés en clichés, on retrouve pareils visages, pareils attributs. Les mêmes histoires à raconter… La routine visuelle est interrompue par une source d’eau en contrebas.

Les pentes vallonnées ne regorgent pas de paysages luxuriants.

Ils sont peuplés par des chevaux. Un point d’arrêt est en vue. Le train va se remplir, je m’imagine déjà accolée aux passagers, bravant cet instant et ôtant mes effets.

L’individu en face de moi – que je prenais pour un gamin – est entre deux stades. Il quitte l’âge ingrat pour entrer dans l’âge intermédiaire. Celui que l’on pense prometteur. Dans un moment d’absence de self-control il fait claquer ses doigts.

Après avoir fait glisser son manteau sur son voisin, l’homme d’en face s’exclame :

– « Avec la SNCF il faut s’attendre à tout ! »

D’emblée, il se met à traiter des derniers films avec sa voisine de droite. Le contrôleur débarque et, le cinéphile se plaint de l’état du réseau mais également du trafic mal assuré. En guise de réaction, il se contente de passer entre les gouttes, faisant preuve d’une maîtrise absolue et renseignant chaque voyageur de le même manière.

– « Les multimilliardaires piquent 95% des richesses ! »

Cette formule enclenche un débat entre la dame à la chevelure grisonnante et le cinéphile barbu, dodu et binoclard. Il poursuit son monologue, plus personne ne s’en préoccupe…jusqu’à ce que la dame à ses côtés riposte :

– « Est-ce que la vie c’est d’être riche ? Voilà la question ! »

Il lance d’autres joutes verbales de façon détachée et décomplexée. Elle ne partage pas les mêmes idées démocratiques que lui. Et, même s’il remets en question le système de vote français, il n’obtiendra pas d’acclamation de la part des voisins de traversée.

Le train émet un léger vrombissement.

L’orateur propose la résistance comme technique de défense. Parmi ses lectures figure Prévert trônant entre ses mains.

Trois bolides bigarrés se suivent sur la route. Le wagon accélère et dépasse le courant.

Mon voisin, le résistant se délecte toujours des moeurs des dirigeants de notre pays. Il passe en revue les leaders actuels et les descends, un à un. La pauvreté occupe le parvis. C’est le thème du bidonville qui leur permets de reprendre leurs allégations contre la société actuelle.

Brusquement la dame demande au type ce qu’il lit, il répond :

– « Des magazines, ça fait réfléchir ! »,

A nouveau, il reprends le fil de ses histoires – que seul lui arrive à suivre.

Le bip provoqué de façon involontaire par le train ne couvre pas le mot « corrones » prononcé par mon voisin, décalé – à quelques secondes près.

Le terminus est proche et le débat reprends d’un côté.

Le tribun, son livre à la main d’une part, la main gauche ouverte de l’autre, continue d’exposer ses opinions. Ses cuisses étalées avec grande largesse, petitesse des espaces oblige – tel qu’il l’avait signalé à l’agent. Tout en rythmant de son pied l’avancée du train, ou de son discours…

Ce sont des wagons bondés qui nous accueillent sur les voies. Mon voisin s’impatiente, il tapote sa main gauche sur son genou et la lève, re-tapotant sa cuisse. Son discours ne semble plus soulever la rhétorique de l’interlocutrice. Elle reste silencieuse, la main sur le menton et écoute.

Le train ralentit. Il emprunte la dernière voie, celle qui nous mènera directement en gare. « La fuite des cerveaux » donne lieu au coup de grâce, enfin presque !

Ils parlent cinéma. Il lui détaille la distribution d’un film. Cet acteur est le fils de J. Moreau. Ce n’est pas Télérama qui passionne notre ami, mais Philosophie Magazine. Il finit justement par philosopher sur la biographie du livre qu’il sert entre ses mains depuis qu’il a pris place.

– « Prévert se faisait pas chier ! », puis,

– « C’était quelqu’un d’intelligent »

Il explique d’où vient la fortune présumée de S. et de sa femme C. Certains bâtiments sont couverts : des travaux… L’agent ferroviaire récupère ses affaires. Son képi est rangé dans son minuscule sac à dos.

L’heure est grave car le débat s’est terminé et mon voisin quitte le train avec son air désabusé qui le caractérise tant.

Copyright ©  Céline Burr